Le 26 septembre 2025, Béatrice Martin sort Cavale, son septième album, sous Bravo Musique – quatre ans après avoir quitté le devant de la scène. Ce retour oblige à regarder deux décennies d’une image publique dont on n’a souvent parlé qu’en passant, comme un accessoire de la musique. Ce serait passer à côté de quelque chose.
Son style n’a jamais fonctionné comme une vitrine. Depuis ses débuts à la fin des années 2000, il ressemble davantage à un carnet de bord : lisible dans la durée, cohérent dans ses choix, peu soucieux de plaire à ceux qui ne regardaient que la pochette.
Une adolescente tatouée là où on attendait une chanteuse sage
Née le 22 septembre 1989 à Outremont, Béatrice Martin arrive dans le paysage de la chanson francophone avec un écart visible entre ce qu’elle sait faire et ce qu’elle donne à voir. Elle a travaillé au Conservatoire. Elle se présente comme une adolescente ancrée dans la culture MySpace et l’esthétique emo – tatouages, allure de celle qui aurait pu rejoindre un groupe de rock plutôt que de sortir un album de piano-voix.
Dans l’univers de la chanson française et québécoise de l’époque, ce type d’apparence n’est pas neutre. Les jeunes femmes qui se forment en conservatoire et visent le grand public jouent généralement la carte d’une image plus lisse, plus facilement projetable sur les plateaux télévisés. Cœur de Pirate ne fait pas ça. Le contraste est suffisamment net pour ne pas s’expliquer par la négligence ou le hasard.
Ce qui se dessine dès ce moment-là, c’est un positionnement : son apparence dit d’où elle vient autant que ce qu’elle crée. La formation académique et la culture emo ne s’annulent pas – elles coexistent sur la même peau, au sens propre.
Ce que les tatouages disent de son rapport à l’identité
À la fin des années 2000, les tatouages visibles sur une artiste pop francophone sont encore un marqueur de rupture avec les codes du milieu. Pas une mode, pas un détail de styling facilement ajustable selon la saison – une décision dont la particularité est précisément d’être permanente.
C’est là que le tatouage dit quelque chose que les vêtements ne peuvent pas dire de la même façon. Un look se change. Une coupe évolue. Un tatouage reste, et sa présence sur scène, en séance photo, dans les visuels de pochettes, implique une cohérence forcée entre ce que l’artiste est à un moment donné et ce qu’elle montre. Il n’y a pas de version édulcorée disponible pour les occasions qui l’exigeraient.
À une époque où l’industrie musicale francophone fonctionnait encore largement sur des images calibrées pour un public large et des programmateurs radio frileux, ce choix dit quelque chose sur le rapport à l’authenticité – pas au sens d’une valeur abstraite, mais au sens très concret d’une image qu’on ne peut pas retirer le soir après le concert.
Quatre ans d’absence, et un retour qui ne remet pas l’image à zéro
Le hiatus est long. Quatre ans pendant lesquels le paysage musical et les codes visuels de l’industrie ont bougé. Les réseaux qui structurent l’image des artistes ne sont plus les mêmes. Les attentes autour de la présence visuelle d’une artiste féminine se sont partiellement déplacées.
Ce qui est intéressant avec Cavale, c’est la question que le retour pose automatiquement : est-ce que l’artiste revient avec l’image qu’elle avait, ou est-ce qu’elle la met à jour pour correspondre à un contexte différent ? Les deux options ont leurs logiques propres. Revenir à l’identique peut signifier une fidélité à soi-même ou un refus de grandir. Tout changer peut signifier une évolution ou une capitulation devant la pression de rester dans l’air du temps.
La trajectoire de Béatrice Martin suggère une troisième option : une signature visuelle qui évolue dans ses proportions sans changer de nature. Ce qui était brut et marqué par la jeunesse se raffine avec le temps – dans la façon de le porter, dans le contexte dans lequel il s’inscrit – mais les fondamentaux restent lisibles. C’est différent d’un rebranding, et c’est différent d’un look figé.
Près de deux décennies de présence publique permettent de vérifier cette cohérence dans la durée, ce que la plupart des artistes n’atteignent pas parce que l’industrie les pousse à se réinventer selon des cycles beaucoup plus courts.
Lire un style construit hors des codes dominants
Ce que le parcours visuel de Cœur de Pirate permet de comprendre, c’est qu’un style fonctionne comme un récit quand il répond à une logique interne plutôt qu’à une logique externe. La question n’est pas « qu’est-ce qui est porté par les autres en ce moment ? » mais « qu’est-ce que ce choix dit de qui je suis à cette étape ? ».
Cette grille de lecture est utile bien au-delà du cas de Béatrice Martin. Pour quiconque s’intéresse à la mode comme expression de soi, elle propose trois questions pratiques :
- Quels éléments de votre apparence actuelle viennent d’une décision consciente, et lesquels viennent d’une adaptation à ce que vous pensiez attendu de vous ?
- Parmi vos choix visuels les plus récurrents, lesquels traverseraient une rupture professionnelle ou géographique sans disparaître ?
- Qu’est-ce que votre apparence d’il y a dix ans dit de celle d’aujourd’hui – continuité, rupture, ou simple flottement ?
Un style qui tient dans la durée ne suppose pas de rester figé. Il suppose d’avoir assez réfléchi à ce qu’on choisit pour que l’évolution soit lisible comme telle – une progression, pas une série de décisions sans fil conducteur. C’est ce que l’image de Cœur de Pirate rend visible, à condition de la regarder sur l’ensemble du parcours plutôt que sur un seul moment.